L’ÉLÉGANCE VENIMEUSE DE LA BEAUTÉ
Il y a des créatures qui ne séduisent pas, elles avertissent. Les scorpaenidés, avec leurs nageoires dorsales dressées comme une rangée de sabres, élégantes mais mortelles, rappellent que la beauté n’est jamais innocente. Une seule piqûre, et la douleur se répand comme un poison narratif, envahissant le corps, troublant l’esprit, suspendant le temps pendant des heures. La nature, ici, ne murmure pas, elle menace.
C’est précisément ce langage que Roseberry semble avoir appris par cœur. La haute couture, chez lui, n’est pas une caresse mais une stratégie de défense. La femme, qu’il habille, ne flotte pas, elle se hérisse en robe-coquillage, armure blanche de satin duchesse, elle sait comment se protéger.
Dans L’Agonie et l’Extase, c’est le titre, les silhouettes avancent comme des organismes hybrides. Des queues de scorpion jaillissent du dos de corsets impeccablement structurés, rappelant que le danger vient souvent de l’arrière, là où l’on ne regarde plus. Ailleurs, des corps se transforment en oiseaux en plein envol. Vestes ailées, plumes en trompe-l’œil, soies peintes puis découpées en bouquets vibrants. Rien n’est décoratif. Tout est intention.
Les matières dialoguent comme des espèces en cohabitation forcée. Dentelle en bas-relief, presque géologique. Tulle superposé, saturé de couleurs, créant un sfumato charnel. Plumes trempées dans des cristaux de lumière. Broderies de mimosa en fils de soie, fragiles en apparence, mais obstinées. Comme ces poissons qui se gonflent soudain, les diodons, sphériques et imprenables, quand la menace approche. La haute couture, nous dit Roseberry, n’est pas un refuge c’est un territoire du rêve, certes, mais un rêve lucide, conscient de ses prédateurs. Un espace où l’imagination n’est pas une fuite, mais une arme de style pour affronter le réel et, malgré tout, mettre entre parenthèses une pensée que l’on connaît bien : celle de Franck Sorbier.
FM



