LA RIVE FRÔLÉE PAR L’ÉCRITURE
Je pense souvent à ces âmes solitaires trop pleines d’isolement, qui marchent à côté du monde comme on longe une rive sans jamais s’y baigner. Sans ce vice d’écrire tous les jours, une ou deux pages ou davantage, sans cette drôle d’habitude qui m’arrache au repos des heures communes, j’aurais peut-être goûté une félicité plus simple, faite de silences partagés et d’oubli de soi. Ma plume, toujours prête à se tremper dans l’encre de mes propres songes, ou l’exile d’un bonheur immédiat, facile, presque vulgaire parfois dans son évidence.
Et pourtant, à moins que ce ne soit l’inverse, à moins que cette étrange discipline, austère comme un cloître intérieur, ne soit mon unique sentier vers une joie plus haute, plus rare. Car en me condamnant à l’écriture, cela me donne aussi le droit d’approcher l’indicible, de nommer l’ombre et la lumière, de faire surgir un sens là où le réel n’offrait qu’un chaos muet. Le bonheur alors ne se donne pas, il se mérite, dans l’effort, dans la solitude consentie, dans l’ascèse des mots alignés jour après jour.
C’est ainsi, peut-être, seulement ainsi, que devient possible de frôler du bout des doigts, ce bonheur fuyant, pareil à un oiseau qui ne se pose jamais. Dans un matin d’écriture, dans une phrase enfin juste, dans l’accord secret entre l’âme et le monde, nul ne sait si ce contact suffit à combler une vie, mais il éclaire l’existence d’une lueur grave et profonde, semblable à ces crépuscules où l’on sent que la nuit sera belle. Je plains les autres, les « Page », les « Seigneur » et les « Mumuse », âmes errantes auxquelles ce bonheur fut refusé, et qui passent dans la vie comme sous un ciel sans étoile.
FM
