LÉNA SATURATION
Il y a désormais, dans le paysage culturel, des figures qui ne produisent rien mais commentent tout. Léna Indignation appartient à cette catégorie nouvelle d’oracles creuses, dont la seule légitimité repose sur la répétition de leur propre image, et qui se permet d’expliquer la haute couture à coups d’anecdotes mystico-météorologiques.
Ainsi, en évoquant des chamans chargés de faire pleuvoir ou non sur des défilés, avec ce ton faussement émerveillé qui confond superstition et profondeur, relève d’une indécence tranquille et d’une propension à se moquer de la profession. Non parce que l’histoire serait fausse, elle l’admet elle-même, mais parce qu’elle est racontée comme si l’ignorance pouvait devenir une posture éclairée. Tout y est: la pensée approximative, une langue relâchée, l’assurance insolente de celle qui croit que l’expérience d’un front row équivaut à la compréhension d’un couturier de fast fashion. Financer par des produits d’une grande marque de luxe contre la fast fashion, elle produit sa propre marque de Fast Fahion comme un pied de nez à ceux qui la financent.
Ce qui se donne ici en spectacle n’est pas une révélation, mais une imposture. La haute couture, réduite à un folklore exotique pour nourrir un storytelling personnel, devient le décor commode d’une mythologie de soi. Peu importe que l’on ne sache pas, peu importe que l’on ne comprenne rien aux ateliers, aux corps fatigués, aux mains abîmées, aux années de silence nécessaires à la création. L’essentiel est de parler, d’occuper l’espace, de transformer le travail des autres en anecdote sympathique.
Et l’on touche là au cœur du problème : cette génération de commentateurs permanents qui ne transmettent rien, n’approfondissent rien, mais prétendent expliquer le monde avec des phrases jetables. Que Lena « Mahou » (Drap de laine grossier, fabriqué au Royaume-Uni ). Le seul rapport avec la couture, c’est déjà très discutable, qu’elle se pose en interprète de mondes qu’elle ne connaît pas, voilà qui devient obscène sur Antenne 2. La culture du vide ne se contente plus de régner, elle s’auto-congratule. Elle parle fort, rit de son propre flou, et appelle cela du sens, deviendra-t-elle un jour Lena Maturation ?
La haute couture, elle, survivra. Elle a traversé des guerres, des ruines, des silences autrement plus lourds que ce bavardage. Les influenceurs passent, le bruit retombe. Et il ne reste, comme toujours, que ce qui fut réellement appris, travaillé, et mérité.
Il y a quelques jours, dans mon parking, la police m’a appris que l’ancienne égérie du restaurant « Le Pastel » et hôtesse d’accueil de restaurants Parisiens avait été retrouvée morte dans les escaliers du parking. Une jolie jeune fille, que j’avais vu peu à peu chuter, avait été emportée par la drogue et une profonde déception amoureuse. Elle errait dans le quartier depuis plus de trente ans, glissant lentement vers la déchéance, presque sous les yeux de tous : à 42 ans, elle semblait en avoir 70.
Lorsque cette nouvelle m’a été annoncée, j’ai pensé à toutes ces jeunes filles promises au même destin. Anciennes influenceuses sans véritable bagage, sans socle ni protection, n’ayant pour capital que leur beauté supposée, souvent fabriquée, maquillée, puis épuisée. Quand l’image s’efface, quand l’attention se retire, il ne reste parfois rien. Et le silence, lui, peut devenir fatal.
FM

