UN BARON PERD SON TITRE AU PROFIT D’UN DAUPHIN

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Il y a des sorties qui se font en fanfare, et d’autres en pantoufles ; un soir d’août, pendant que tout le monde est à la fête et à la plage. Jean-Baptiste Voisin, directeur de la stratégie du seigneur depuis dix-neuf ans, une longévité que même les it-bags n’atteignent jamais, vient donc de plier bagage sans esclandre. Dix-neuf ans à la barre stratégique d’un empire du luxe, ce n’est pas rien : soit l’homme était un poids mort magistralement toléré, soit il faisait du bon travail sous les ordres d’un capitaine qui, lui, garde toujours la main sur le gouvernail, et aime les bons exécutants qui restent exécutants. On penchera pour la seconde option, non par charité mais par bon sens.

Cinquième départ du comité exécutif en moins de deux ans : à ce rythme, on se demande s’il ne faudrait pas installer un tourniquet à l’entrée des bureaux pour ménagères de moins de cinquante ans. La raison de ce jeu de chaises musicales n’est un secret pour personne dans les salons feutrés de l’avenue Montaigne, c’est juste discret : les enfants du Seigneur prennent leurs marques, et les marques, en général, n’aiment pas la concurrence.

On pourrait résumer la situation ainsi : les cadres historiques, c’est comme les meubles de famille. On les croit increvables, vissés au sol, indéboulonnables jusqu’au jour où le maître de maison décide de refaire le salon. Et quand le maître de maison possède plusieurs dizaines de maisons, au sens propre comme au sens Vuitton, le relooking peut aller vite.

La Fontaine, qui connaissait un rayon en matière de cours et de courtisans, avait déjà tout dit sur ces jeux de pouvoir feutrés : dans la fable, le pot de terre a beau avoir de l’ancienneté, c’est toujours le pot de fer qui décide du voyage. Inconfortable sur la tête pour qui porte la couronne sauf, semble-t-il, quand on peut la refiler à ses enfants, un par un, en douceur, l’été, pendant que la presse fait la sieste au Nikki Beach.

Bref, Alexandre Le Grand revient. Quatre années passées à New York chez Tiffany, sans avoir mis la maison en faillite, contrairement à un certain rêve américain paternel resté dans les mémoires, celui-là plus tapageur, plus doré, moins discret. Alexandre, lui, a fait ses gammes loin du regard du clan, et son retour a l’effet d’une onde de choc dans la fratrie : c’est le préféré qui rentre au bercail, « on va tuer le veau gras ». Et comme dans toutes les familles, il y a toujours un préféré comme la fable sur les fils inégalement aimés d’un même père. Les cultivés comprendront.

Un empire, ça ne meurt jamais tout à fait d’un coup. Ça se dilue, tranquillement, dans les mains de ceux qui héritent, génération après génération, comme une maison de couture qui change de silhouette sans jamais fermer boutique. Partir, disait le poète, c’est mourir un peu ou « un pneu », c’est selon. Avec un directeur de la stratégie débarqué à la sauvette, un soir d’été, c’est aussi ça : l’empire qui, tout doucement, glisse vers ses enfants et se dégonfle, année après année, comme meurt un peu tout pneu qu’on oublie de vérifier.

FM♥