MODE CHANGER DE CRÉATEUR COMME DE SAISON
Encore un départ, un de plus ! Dans le grand mercato de la couture, où les directeurs artistiques s’échangent comme des numéros dix fatigués, Guillaume Henry quitte Patou après un septennat. Aujourd’hui, c’est déjà une carrière longue de président.
La maison remercie, le groupe salue, et l’homme de Tolède de sa « Casa blanca » bénit. Tout le monde est heureux, donc quelque chose ne va pas, car dans la mode contemporaine, quand les communiqués sont trop polis et le vocabulaire toujours le même, cela marque un divorce à l’amiable entre gens qui ont déjà pris des avocats.
Guillaume Henry arrive en 2018 chez Jean Patou, qui dormait depuis trente ans. Il la réveille et remet la marque dans le calendrier du « Marrant ». Sport-chic, élégance française, silhouettes propres, il fait exactement ce qu’on lui demande. Trop, peut-être. Dans le luxe, réussir est parfois la faute la plus grave : on ne sait plus quoi faire de toi une fois que tu as fait le travail, et que tu n’as pas un compte Instagram regorgeant de faux followers.
Car le mercato de la couture ne récompense pas la fidélité. Il récompense le mouvement : il faut partir avant de lasser, arriver avant d’être désiré, repartir avant d’être compris. La maison « explore une nouvelle voie ». En réalité, on change de tête pour relancer l’excitation, comme si la création était une série Netflix qu’il faut rebooter tous les trois ans pour éviter la baisse d’audience.
Le plus ironique, c’est que Patou avait retrouvé une identité. Une vraie. Lisible. Portée. Aimée. Mais, dans le luxe d’aujourd’hui, une identité stable inquiète. Elle donne l’impression que tout pourrait continuer comme ça. Or le système ne vit pas de continuité, il vit de suspense. Qui sera le prochain ? Qui arrive ? Qui part ? Le vêtement passe au second plan, le casting devient le spectacle.
Guillaume Henry quitte aussi LVMH. Ce groupe, tentaculaire et élégant, n’aime jamais trop longtemps la même voix dans la même pièce. Rien de personnel, c’est le jeu. Un jeu où l’on parle d’artisanat, de vision, de patrimoine, tout en chronométrant la patience.
Le mercato de la couture est ainsi fait. On célèbre les créateurs comme des bâtisseurs, mais on les traite comme des intérimaires de génie. Ils ressuscitent des maisons endormies, les rendent désirables, puis doivent s’effacer pour que la machine continue à tourner. La mode adore les renaissances, beaucoup moins la durée, et le seigneur lui-même espère bien renaître après que Moderna lui aura injecté son nouveau vaccin contre la vieillesse.
Et pendant ce temps-là, on se demande pourquoi le luxe a perdu de sa gravité. Peut-être parce qu’à force de changer de chefs, la cuisine n’a plus le temps de mijoter. Voilà donc « Henry Potter » qui disparaît mystérieusement comme un vrai sorcier.
FM
