MARANT DU SCANDALE À LA TERRASSE DU FLANDRIN
La mode parisienne possède une étrange capacité de métamorphose sociale. Elle commence souvent dans une forme d’insolence presque joyeuse, une provocation vaguement sexuelle, vaguement artistique, puis, avec le temps, elle se dépose doucement dans les quartiers confortables, là où les arbres sont bien taillés et les chiens parfaitement vaccinés.
C’est ainsi que la pouffiasse expérimentale des années de défilés tapageurs finit toujours par devenir une bourgeoise très correcte du XVIᵉ arrondissement.
Le phénomène s’observe vers treize heures quinze, à la terrasse du Flandrin. Là, dans un calme presque administratif, se retrouvent certaines anciennes prêtresses de l’avant-garde vestimentaire. Elles portent aujourd’hui des vestes de cachemire beige, des lunettes légèrement trop grandes, et cette expression sérieuse qu’adoptent les femmes qui ont compris que le scandale finit toujours par se convertir en patrimoine.
Vingt ans plus tôt, ces mêmes silhouettes parlaient de subversion, de désir, de rupture avec les codes. La mode devait être une insurrection permanente contre l’ordre bourgeois. Aujourd’hui, elles commandent un carpaccio de bar avec un verre de Chablis et discutent de la rénovation d’une maison dans le Lubéron.
La transformation n’a rien de tragique. Elle possède même quelque chose de touchant. L’énergie provocatrice se transforme en capital social, les excès en anecdotes charmantes, et la vulgarité première en une élégance un peu administrative. La pouffiasse devient cliente fidèle, puis mécène, puis parfois chroniqueuse.
Il faut reconnaître à la bourgeoisie parisienne un talent particulier pour absorber ce qui prétendait la combattre. Elle digère très bien la révolte. Elle la sert avec une sauce légère, accompagnée de jeunes pousses et d’un discours culturel. Au fond, la mode fonctionne comme une longue digestion sociale. On crie très fort pendant quelques saisons, on choque les vieux messieurs, on scandalise les chroniqueuses, puis tout le monde finit par déjeuner ensemble dans une brasserie élégante.
La collection d’Isabel s’ouvre sur des silhouettes audacieuses mêlant débardeurs transparents et jeans skinny délavés, avant d’explorer une esthétique estivale et énergique avec micro-shorts, manteaux en cuir et vestes en Denim structurées. Robes en « peau de vache bleu », tricots rayés et bombers matelassés apportent légèreté et dynamisme, tandis que les longs manteaux de fourrure introduisent une dimension plus théâtrale.
L’ensemble alterne ensuite entre influences motardes, pièces casual comme les sweats à capuche lacés, et touches d’élégance avec des robes en dentelle. Les silhouettes masculines, entre chemises brillantes, bombers ajustés et uniformes noirs, évoquent une allure nocturne prête pour l’after-party.
Et c’est peut-être cela, finalement, la véritable couture parisienne. Non pas la robe, ni le scandale, ni même le génie créatif. Mais la lente transformation du désordre en confort.
FM




