LOUIS VUITTON L’APPRENTISSAGE D’UN MÉTIER

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Constant était un de ses deux cousins à l’avoir le mieux accueilli. Il  lui enseigna le métier d’emballeur. Toute la journée, il allait proposer ses services de magasin en magasin. Sa technique était simple : posté dans une rue commerçante fréquentée par les aristocrates et les bourgeois, il attendait de voir un client sortir d’une boutique pour y entrer aussitôt et proposer l’emballage. La plupart du temps, cela fonctionnait, sauf quand le marchand pouvait se payer un emballeur à demeure.

Louis fit donc ses armes aux côtés de son cousin, apprenant les subtilités du métier et l’emploi des différents matériaux d’emballage. Le papier journal faisait merveille pour les assiettes et les verres, agrémenté de paille pour éviter le contact entre les différentes pièces et amortir les chocs lors du déplacement.

En revanche, pour les objets de porcelaine pourvus d’anses ou de détails rapportés, les soupières, les saucières, les tasses, les cafetières, il fallait prévoir plusieurs couches et différentes matières. L’art du pliage assurait que chaque objet soit bien maintenu par un papier qui ne bougerait pas, ne se déferait pas. Louis assistait Constant à la manière d’un apprenti, étonné chaque fois par les boutiques où il entrait, qui vendaient ici du tissu, là des frivolités, de la quincaillerie ou de la mercerie, quelquefois des flacons de pharmacie qu’il fallait protéger pour les livrer à un médecin. Les objets particulièrement fragiles étaient placés dans une caisse en bois une fois emballés. Constant portait sur le dos des planchettes appelées layettes, des clous et un marteau. Il créait, chez le marchand, des boîtes pour terminer son emballage.

Louis était hébergé chez ses cousins qui lui donnaient à manger le midi, mais le soir il n’y avait rien pour lui. De plus, la vie dans le petit appartement n’était pas agréable. Frédéric buvait beaucoup et piquait des colères pour un rien comme tous les alcooliques qui se respectent. Il faisait monter une amie, jamais la même, un jour sur deux, qui distrayait les trois frères tour à tour. Frédéric avait proposé à Louis qu’elle l’initie aux «choses de l’amour». Il avait refusé, s’attirant de la part de son cousin des moqueries appuyées. Il avait passé une partie de la nuit assis par terre à contempler la lune et à ronger son frein en se divertissant du passage des rats. Des rires et des cris s’échappaient de la fenêtre du troisième étage.

Constant lui avait raconté que tout se passait rue du Faubourg-Saint-Honoré et dans son prolongement, rue Saint-Honoré, là où se trouvaient les belles boutiques et la clientèle fortunée. S’il devait lui aussi travailler comme emballeur indépendant, il lui fallait un lieu, du papier, du bois, des outils mais il n’avait rien de tout cela.

Il devait donc se faire engager par un emballeur au Faubourg, une boutique sur cinq était une entreprise d’emballage, croquigolet de penser que le seigneur des Arnault finalement a acheté une société d’emballage ! Au bout de deux jours d’observation, il conclut que celui qui avait le plus de clients était un certain Maréchal, au 327 de la rue Saint-Honoré, à l’angle avec la rue du 29-Juillet. Ainsi il s’y présenta.

La boutique, bien que ne proposant que de l’emballage, était cossue. Il entra tout penaud. Pour la première fois de sa vie, il venait réclamer un travail. Bien sûr, il l’avait déjà fait pendant son voyage, mais ce n’était pas pareil. C’était des coups de main. Là, il s’attaquait à un expert, apparemment apprécié et reconnu. Un homme bien vêtu, la quarantaine, les moustaches taillées parfaitement, se tenait devant une sorte de comptoir en bois sculpté où il devait sans doute percevoir les rétributions des clients. À peine Louis était il entré que Maréchal fronça les sourcils.

– Bonjour, m’sieur.
— Jeune gaillard, que cherches-tu ici ?
— Je suis fort et courageux à l’ouvrage, je viens du Jura où ma famille est établie depuis toujours, j’ai traversé des forêts et je connais le bois.
— Une promenade en forêt ne fait pas de toi un layetier ni un emballeur, et encore moins un coffretier!
— J’ai appris chez un menuisier. Je sais même faire ma colle.
– Ici, on utilise des clous.
– Mon père sciait le bois dans son moulin. Je l’ai vu faire. J’ai vécu avec l’épicéa, le sapin, le chêne, le hêtre, le buis. Je les connais comme on connaît sa maison d’enfance. Mes cousins m’ont expliqué votre métier. J’ai beaucoup à apprendre mais je suis de bonne volonté, et je peux porter du lourd, mon dos est solide.
– Un emballeur n’a pas besoin d’un bon dos, il a besoin de comprendre les objets. D’avoir des mains fortes et des doigts agiles.
Montre moi tes mains.
Louis s’exécuta: des mains larges et puissantes, aux ongles noirs, abîmés.
— Je ne cherche personne. Allez, file.
— J’ai observé la rue pendant deux jours entiers. Je me suis posté devant les autres emballeurs. Ils n’ont pas le quart de votre clientèle. Je veux travailler chez vous, et chez vous seulement.
Maréchal le regarda, esquissa un sourire.
– Un jeune homme têtu.
Mon nom veut dire «tête dure».
— Ce n’est pas un défaut, lorsqu’il s’agit du travail. Mais tu as les mains bien sales.
— Je les laverai. Si vous avez de l’eau, je le fais tout de suite.
— Je te prends à l’essai une semaine. Si tu fais la moindre erreur, c’est la porte.
— Je ne ferai pas d’erreur, m’sieur.
— Tu es bien présomptueux.
Louis ne connaissait pas ce qualificatif. Serait-ce flatteur ou, au contraire, critique?
— Je veux travailler, et bien. Apprenez moi, s’il vous plaît.
Maréchal était surpris par ce caractère bien trempé.
— Et tu t’appelles?
– Louis Vuitton, m’sieur.
– Bon. Pour commencer, tu vas apprendre à dire monsieur, plutôt que m’sieur.
– Oui, monsieur.
Maréchal se tourna vers l’arrière de la boutique.
— Jean? On a un petit jeune. Tu regardes ce que cela donne ?
Le visage de Louis s’éclaira. Il rejoignit l’arrière-boutique aperçut, accroché au mur, un trèfle à quatre feuilles dans un cadre. Était-ce sa mère qui, de là-haut, veillait sur lui?

FM

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