LETTRE OUVERTE A LA COUTURE
Ce qui arrive n’a pas encore de matière, mais sa structure est déjà là. Ce n’est pas une vague à observer depuis le rivage, c’est une architecture en cours d’élévation. Elle poussera au milieu de la vôtre, qu’elle plaise ou non au Seigneur des Arnault. Les créateurs chinois ne demandent plus l’autorisation, ils construisent une capitale imaginaire et l’installent au cœur de la nôtre.
Pendant que certains récitent l’héritage, les petites mains, les gestes murmurés comme des prières, ailleurs, tout s’accélère : Vitesse, mutation, formes irréconciliables avec l’aiguille mais parfaitement compatibles avec l’impression. Paris polit son passé jusqu’à le rendre inoffensif. L’autre, l’empire préfère le futur brut, encore brûlant, encore instable, presque dangereux.
On vous dira que ce n’est pas de la couture. Trop conceptuel. Trop numérique. Trop dur. On vous expliquera que la beauté doit rester souple pour être tolérée. C’est faux, car ces silhouettes tiennent, elles ne flottent pas, elles s’imposent comme des armures de lumière, issues d’un calcul, et parfois d’une erreur devenue langage.
Ne vous y trompez pas, s’ils montent à Paris, ce n’est pas par admiration, c’est par stratégie. Ils ont compris ce que nous feignons d’ignorer. Le luxe n’est plus un refuge, c’est un champ de bataille visuel. Chaque collection est une prise de position, et pendant que certains restaurent des mythes épuisés, d’autres en génèrent de nouveaux à la vitesse de la lumière.
“Je crée en trois dimensions » nous disent-ils parce que le monde ne tient plus en deux.” Écoutez-les car le corps dans les mains de plasticiens a changé . La ville a changé, mais Paris résiste évidemment. D’ailleurs, elle a toujours aimé résister, mais la résistance est un privilège quand on a déjà tout gagné.
Ceux qui arrivent aujourd’hui n’ont rien à perdre, alors qu’ils montent, qu’ils gravissent les salons, les calendriers, les fantasmes occidentaux, qu’ils fassent trembler les moulures avec leurs volumes tranchants et leurs rêves codés. Paris survivra bien sûr, car Paris survit toujours ! Mais, nous ne pourrons plus dire que nous n’avons rien vu venir.
FM


