LE SPHINX DE SCHIAPARELLI

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C’était dans l’enceinte souterraine du Carrousel, là où naguère la mode dressait ses autels sous le regard vigilant de Jacques Mouclier. La nuit semblait attendre quelques apparitions. Les lumières suspendues, pareilles à des astres retenus dans une voûte artificielle, éclairaient un podium noir dont les éclats intermittents faisaient songer à une mer d’ombres phosphorescentes. C’est là que Daniel Roseberry révéla sa collection, qu’il nomma « Le Sphinx », hommage mystérieux à une broche conçue jadis par Alberto Giacometti pour l’illustre Elsa Schiaparelli, dont la mémoire est ravivée ce mois-ci par une rétrospective au Victoria and Albert Museum.

Il y avait, dans ces apparitions successives, quelque chose du prodige et du songe. Le trompe-l’œil y régnait comme un enchanteur discret. Une fourrure semblait courir sur un manteau de Denim aux épaules massives, alors qu’elle n’était qu’un mirage imprimé. Une robe de maille, serrée comme une confidence, portait l’ombre solaire d’un corps fantasmé. Ailleurs, des fragments de tulle, si légers qu’ils semblaient appartenir à l’air lui-même, se glissaient dans les torsades d’une robe or, dans la rigueur d’un pantalon de tailleur ou sur la gravité d’une robe du soir perlée de tubes scintillants, cela donnaient l’impression que l’étoffe, délivrée de son poids, flottait sur la peau comme un souvenir.

Mais, l’illusion n’était qu’une porte ouverte vers une métamorphose plus profonde. Roseberry paraissait vouloir rappeler que le vêtement n’est pas seulement un ornement : il est une armure de théâtre, une transfiguration passagère. Ainsi voyait-on naître, l’espace d’un cocktail, des guerrières mondaines. Leurs mains portaient des sacs hérissés de griffes d’oiseaux dorées reposant sur des mules dont les talons figuraient des chatons prêts à cracher, modelés en résine et en feutre avec une vérité presque inquiétante.

« Cette chimère, mi-humaine, mi-animale, dit le créateur, évoque la contradiction qui habite chacun d’entre nous et qui demeure au cœur même de la maison. »

Les tricots côtelés se découpaient en ouvertures suggestives ou s’achevaient en ourlets ondulants, pareils aux franges d’une mer docile. Les matières brillantes, capturant les îlots de lumière disséminés sur la scène, jetaient des éclats fugitifs, comme si chaque silhouette emportait avec elle un fragment d’étoile.

Je suis sorti de la présentation avec ce vertige singulier que donnent certaines collections ; celui d’avoir assisté moins à un défilé qu’à une rêverie matérialisée. Peut-être était-ce, mais en tout cas jusqu’à présent cela a été la plus belle apparition de cette semaine de la mode parisienne. Longtemps encore, mon esprit est resté troublé, comme lorsqu’on quitte un paysage dont la beauté vous a silencieusement bouleversé.

FM