KHAITE BY CATHERINE HOLSTEIN
Il y avait là une installation qui semblait sortie d’un rêve un peu trop lucide, une hallucination de Matrix filtrée par l’intelligence d’un architecte amoureux. L’époux de Catherine Holstein avait bâti un décor qui disait tout sans rien avouer : l’ambition, la solitude, la jubilation tranquille d’une créatrice désormais installée dans le panthéon instable de la mode new-yorkaise. On y sentait cette certitude étrange, presque coupable, d’avoir réussi.
Holstein regardait le monde à travers les miroirs d’Orson Welles. F for Fake, ce film de 1973 qui l’avait autrefois secoué comme une révélation, et lui servait de boussole désormais. Elle avait décidé d’embrasser ce thème cher au journaliste de mode F.M : la contrefaçon, l’imposture, cette petite tricherie essentielle sans laquelle l’humanité ne saurait survivre.
Car enfin, n’est-ce pas en se contrefaisant que l’on devient soi-même? La collection d’automne était une romance sombre, presque une confession sous forme de tissus. Une robe bustier en velours, tragique comme une héroïne qui n’ose plus aimer, se mariait à une jupe en gazar de soie aux proportions grandioses, comme si les années 80 revenaient réclamer leurs illusions perdues. Des blouses victoriennes en dentelle noire, portées sur des pantalons longs et étroits, donnaient à la rigueur la sensualité d’une morale qu’on transgresse en silence.
La provocation, elle, surgissait là où on l’attend le moins : dans la blancheur ingénue des robes de lingerie, droites, presque candides, affrontant des pièces transparentes, et des gants d’opéra en cuir lisse. L’innocence se déguisait en vice, le vice se donnait des airs de vertu. Toute la comédie humaine se tenait dans ce contraste. Le chaînon manquant brodé sur les chemisiers translucides n’étaient pas seulement un clin d’œil à la tromperie : ils ressemblaient aux dandys masculins de la Fashion Week, ces hommes qui se prenaient pour des œuvres d’art, et qui n’avaient peut-être pas raison.
Vestes de fanfare militaires aux proportions absurdes, tailleurs en velours fleuri, nœuds papillon gigantesques, chaînes d’épaule à épaule rappelant Michael Jackson. Catherine Holstein mêlait douceur et brutalité, mini-jupes insolentes et silhouettes interminables, avec cette assurance de funambule qui sait que le vide fait partie du spectacle. C’était, disait-on, la plus belle collection de la Fashion Week de New York. Peut-être. Mais ce qui était sûr, c’est qu’elle parlait de nous, de nos mensonges nécessaires, de nos déguisements indispensables. Ses clientes n’en comprendront sans doute pas le message caché, mais elles seront sublimes, et parfois, c’est déjà une philosophie.
FM

