DOUBLET RESPIRER LE FUTUR
Chez Doublet, on ne fabrique pas des vêtements, on les interroge longuement, et parfois, ils répondent, mais à côté. La collection AIR, par exemple, ne se contente pas de prendre l’air du temps, elle lui demande ses papiers, la soupçonne, la met en garde à vue, puis, finit par l’imprimer. L’air ? Oui, le CO₂, ce gaz discret, sans carte de fidélité, mais toujours présent quand on ne l’a pas invité, afin de singer Owens.
Pour réussir ce tour de passe-pollution, Doublet nous enfume. Littéralement, et symboliquement. Ce qui est cohérent, puisque symboliquement, on est déjà enfumé depuis longtemps. Les encres proviennent désormais des pots d’échappement. C’est pratique. Ça évite d’aller chercher l’inspiration ailleurs. Noir diesel, gris périphérique, anthracite bouchon du vendredi soir. Une palette subtile, post-industrielle, post-respirable. Ma voisine, foulard Hermès bien calé sur le nez, observe le CO₂, qui s’installe. « Je reste, dit-il. L’atmosphère est bonne. » C’est une athée, mais surtout de mauvaise « foi », ce qui est plus grave.
Chez Doublet, on ne joue pas. Ou alors, on joue très sérieusement à ne pas savoir ce qu’on fait. Les matières se rétractent sous la chaleur, les textures font la tête, les surfaces vivent une crise d’identité. Les créateurs eux-mêmes doutent. Ils regardent leurs prototypes comme on regarde un yaourt périmé depuis trois semaines : avec une certaine curiosité scientifique. On se demande si la science peut encore quelque chose, ou si elle a déménagé.
Et c’est là que Doublet est heureux, parce que l’échec devient un argument, l’instabilité, une position et le fameux : « on verra bien », une ligne éditoriale.
AIR célèbre le presque, le pas fini car chaque silhouette raconte une bataille perdue, mais rejouée avec conviction. Chaque vêtement semble dire :
« Je suis prêt… Enfin… disons que je m’entraîne. » Le futur, ici, n’est ni clair, ni net, ni repassé. Il est froissé, hésitant, bancal, mais doté d’une confiance obstinée, celle qui naît chez les gens qui doutent de tout, sauf de leur absence totale de légitimité. Chez Doublet, le futur n’est pas prêt-à-porter. Il est en cours de capture, et comme chacun sait, les cimetières sont toujours éclairés du néant.
FM


