DOCTEURS EN TOUT, APPRENTIS EN RIEN
« L’infobésité » agit comme un poison lent, elle ne frappe pas d’un coup, non, elle s’insinue doucement dans l’esprit, goutte après goutte, notification après notification, jusqu’à engourdir les facultés les plus élémentaires du jugement. On croit s’informer, on se gave en réalité d’un brouillard continu où les faits, les opinions et les humeurs se mélangent comme dans une soupe tiède.
Et voici surgir une génération persuadée de tout savoir, et qui pense qu’une entremetteuse est une marchande d’entremets. À peine sortie de l’adolescence, déjà bardée de certitudes et peu de diplôme, ils ont un avis sur tout et surtout un avis ! Les voilà docteurs en géopolitique au petit déjeuner, sociologues à midi, philosophes après le café. Leur science tient dans la paume d’une main : un écran avec un fil d’actualités, et trois vidéos regardées en diagonale.
Mais, ils ne supportent pas la contradiction et la critique les blesse comme une gifle. L’expérience les agace. L’âge devient une injure. Les anciens sont rangés dans une catégorie pratique : “les vieux”. Mot commode et mot tiroir, mot poubelle car on y jette tout ce qui dérange : la mémoire, le recul, l’expérience, parfois même la sagesse.
Pourtant la critique, qu’elle soit juste ou injuste, n’a jamais tué personne. Au contraire, elle aiguise, elle corrige, elle oblige à penser plus loin que son nombril. Elle est souvent un marchepied vers le progrès personnel. Et même lorsqu’elle est mauvaise, elle a une vertu inattendue : elle rend visible.
Un grand communicant de mon époque le disait avec un sourire entendu : peu importe que l’on parle de vous en bien ou en mal, l’essentiel est que l’on parle de vous. Malheureusement, cette génération saturée d’opinions instantanées semble avoir oublié cette vieille règle. Elle réclame l’écoute, mais refuse d’écouter. Elle distribue des verdicts, mais ne tolère aucun jugement.
Ainsi se fabrique une étrange société : pleine d’avis, mais pauvre en réflexion. Un vacarme d’opinions où chacun parle, mais où presque personne n’entend. Et pendant que le tumulte enfle, la pensée, elle, se retire en silence. À quoi bon leur expliquer pourquoi ? À l’image de Donald Trump, ils auront toujours raison par décret personnel, et lorsque l’échec surgira, ils se hâteront de désigner un coupable autour d’eux pour lui faire porter leurs propres fautes. Ces jeunes sont des sortes de rébus enveloppés de mystère au sein d’une énigme.
FM♥
