L’INCROYABLE DESTIN DE LA PATEK PHILIPPE DE LENNON

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Il y a des objets qui semblent absorber une part de l’âme de ceux qui les ont portés. Des objets qui traversent les décennies comme des fantômes, emportant avec eux des secrets, des drames et des destins. Cette histoire est celle d’une montre. Mais pas n’importe laquelle. Le 9 octobre 1980, New York s’éveille sous les couleurs de l’automne. John Lennon fête ses quarante ans. Après des années de turbulences et d’éloignement, l’amour a retrouvé son chemin. Yoko Ono veut marquer cet anniversaire d’un cadeau qui survivra au temps.

Elle choisit une montre d’exception : une Patek Philippe 2499 en or jaune, signée Tiffany & Co. Une pièce rarissime, déjà convoitée par les plus grands collectionneurs. Mais ce qui lui donne une valeur inestimable c’est que sur son boîtier, est gravé quelques mots : « (JUST LIKE) STARTING OVER LOVE YOKO 10-9-1980 N.Y.C. »

Une déclaration discrète, inspirée de Just Like Starting Over, la chanson qu’ils viennent d’écrire ensemble, comme une promesse de renaissance après leur séparation. Montre qui n’est plus un simple garde-temps, mais symbole d’un nouveau départ. Le destin, pourtant, ne leur laissera pas le temps d’en profiter.

Deux mois plus tard, le 8 décembre 1980, les balles qui frappent John Lennon devant le Dakota Building figent le temps. À quarante ans, l’ancien Beatle disparaît, laissant derrière lui une œuvre immense et une multitude de souvenirs. Parmi eux, cette montre offerte quelques semaines auparavant qui reste dans le patrimoine de Yoko Ono. Puis, un jour, sans bruit, elle s’évapore.

Personne ne s’en aperçoit immédiatement, et la disparition est si discrète que même Yoko Ono ignore qu’elle n’est plus en sa possession. Peu à peu, les soupçons convergent vers un ancien chauffeur, qui l’aurait dérobée avant de disparaître avec ce fragment d’histoire. La Patek entre alors dans l’ombre et les années passent. Quarante-quatre ans durant, la montre semble engloutie, comme si elle avait choisi de disparaître avec son propriétaire. Puis, contre toute attente, elle refait surface à Berlin, lors de la faillite d’une maison de ventes, quatre-vingt-six objets ayant appartenu à John Lennon sont découverts. Tous remontent à un certain Erhan G, qui affirme les avoir acquis auprès d’un revendeur. Et au milieu de ces reliques oubliées se trouve la célèbre Patek Philippe.

Le voyage est bien loin d’être terminé, la montre est finalement vendue à un collectionneur italien installé à Hong Kong. Ironie de l’histoire, l’homme ne nourrit aucune passion particulière pour Lennon, il aime davantage les Rolling Stones, dira-t-il plus tard avec une pointe d’humour. Pour lui, cette montre est avant tout une pièce d’exception. Ignorant totalement son passé mouvementé, il décide de la faire authentifier chez Christie’s en vue d’une future vente. C’est précisément ce geste qui va tout faire tout basculer.

Les experts reconnaissent immédiatement la gravure. La maison de ventes comprend qu’elle tient entre ses mains un objet disparu depuis des décennies. L’information remonte jusqu’à Yoko Ono et le thriller change alors de décor. Ce ne sont plus les salles de ventes qui deviennent le théâtre de l’intrigue, mais les tribunaux suisses.

À partir de 2018, le collectionneur saisit la justice genevoise afin d’être reconnu propriétaire légitime de la montre. Les audiences s’enchaînent, les témoignages s’accumulent, les experts dissèquent l’histoire de chaque transaction. En 2022, le Tribunal de première instance de Genève donne raison à Yoko Ono. Puis en 2023, la Cour de justice confirme ce jugement. Le collectionneur refuse pourtant d’abandonner et porte l’affaire devant le Tribunal fédéral, la plus haute juridiction suisse.

Le verdict tombe le 14 novembre 2024. Définitif. Les juges écartent son recours, et rappellent une évidence presque humaine : rien ne permet de croire que Yoko Ono ait voulu offrir à son chauffeur « quelque chose d’aussi spécial que cette montre, gravée d’une inscription, qu’elle avait donnée à John Lennon deux mois avant sa mort ».

Ainsi, s’achève l’un des plus étonnants feuilletons de l’histoire horlogère. Entre-temps, la valeur de la montre s’est envolée. Achetée 25 000 dollars en 1980, elle est désormais estimée autour de 4,5 millions de dollars ; certains spécialistes jugeant qu’elle pourrait dépasser les 11 millions lors d’une vente publique. Pourtant, son véritable prix ne se mesure pas en millions.

Car cette Patek Philippe 2499, fabriquée à seulement quelques centaines d’exemplaires, n’est pas seulement l’un des chronographes à quantième perpétuel les plus mythiques de l’horlogerie. Elle est devenue un témoin silencieux de l’une des plus grandes tragédies du XXᵉ siècle. Rarement une montre n’aura autant voyagé sans quitter le temps.

FM♥