ALIBABA ET LES QUARANTE BANDEURS DU PONT NEUF
Paname étouffe déjà sous les barrières, les travaux, les files de vélos et les voitures figées comme des figurants oubliés dans un mauvais rêve, et voici qu’arrive maintenant La Caverne du Pont Neuf. Après Christo, il y a quarante ans, JR choisit cette fois de le transformer en carrière de pierres géantes, pour un décor de parc d’attractions minéral posé au milieu d’une capitale déjà congestionnée.
On nous parle d’un « dialogue entre passé et présent », mais le seul dialogue que les Parisiens entendent encore, c’est celui des klaxons qui réverbèrent entre la Samaritaine et « l’autel » du cheval blanc du seigneur des Arnault. Une caverne pour une allégorie, sorte de réflexion que Platon dans « La République » met en scène : des humains enchaînés et immobilisés dans une caverne qui tournent le dos à l’entrée et voient non pas les objets, mais les ombres, à l’orée du BHV, la grotte de Dubuffet Campagnard Gratuits, cela a du sens. Les bimbos ne comprendront pas ce clin d’oeil, mais cela n’est pas grave.
Certes, les promoteurs du projet jurent comme des manifestants aphones qu’aucun financement public n’est engagé. Mais à Paris, même les œuvres prétendument gratuites, finissent toujours par coûter quelque chose aux contribuables : circulation paralysée, sécurité mobilisée, nettoyage, logistique, occupation de l’espace public. Pendant qu’on transforme le Pont Neuf en une grotte conceptuelle pour promeneurs en quête de selfie minéral, les rues voisines deviennent un labyrinthe d’embouteillages et de détours, et pour rentrer à la maison, c’est plus difficile.
Etrange fascination contemporaine pour des installations géantes, vouées à la disparition après quelques semaines, comme des feux d’artifice culturels nourris de la « conne » et du sponsoring. Aujourd’hui, une prétendue « caverne poétique »… mais que les SDF puissent y trouver refuge ? Certainement pas. Circulez, il n’y a rien à voir.
Demain, certainement un canyon de carton-pâte ou une montagne de bâches non recyclées pour notre réchauffement à tous. Paris mérite mieux que ces attractions temporaires déguisées en réflexion philosophique. Car une fois les photographes partis, les influenceurs envolés et les discours artistiques balayés par le premier courant d’air médiatique, il ne restera qu’un souvenir coûteux, quelques kilomètres de circulation perdue… et peut-être, cette immense grotte urbaine devenue, selon la formule, la plus parisienne qui soit, une simple niche à chiens pour capitale fatiguée.
FM
