ALESSANDRO MICHELE OU LE GÉNIE DE LA DÉVIATION

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À la fin du XIXe siècle, un dispositif singulier fit son apparition dans les grandes villes européennes : le Kaiserpanorama. Aujourd’hui presque oublié, il demeure pourtant fondamental pour comprendre un certain régime historique de la vision. Cette machine optique collective se présentait comme une structure circulaire en bois, percée de petits oculaires, autour de laquelle le public se rassemblait pour observer des images stéréoscopiques animées.

Chacun regardait seul, bien que tous regardaient ensemble un rituel public fondé sur l’isolement du regard. Le Kaiserpanorama offrait l’accès à des villes lointaines, des paysages exotiques, des monuments, des ruines, des scènes de la vie quotidienne dans des lieux inaccessibles. Un monde entier entrait dans une pièce pour voyager sans déplacement, par la seule intensité de la vision.

Pour cette collection de Haute Couture, la Maison Valentino a recréé un Kaiserpanorama en grandeur nature, invitant les afficionados à découvrir les modèles non pas sur un podium frontal, mais à travers un dispositif circulaire de vision fragmentée. Chaque création se dévoile par un oculaire, dans une proximité presque troublante, réservée à un seul regard à la fois.

Un « peepshow » du XXIe siècle assumé, et le public, les fesses tournées sur l’extérieur regardant, par le hublot, les silhouettes défiler, où les corps deviennent images. Ainsi, Valentino choisit de ralentir, d’isoler et de concentrer. Là où l’époque multiplie les regards. La Maison les singularise. Là où la mode est souvent livrée aux foules et aux écrans, elle redevient expérience intime.

Dans ce dispositif, la figure de la bimbo médiatique, omniprésente dans l’écosystème fashion contemporain, est implicitement convoquée puis neutralisée. Le regard n’est plus prédateur, ni distrait, ni collectif. Il est contraint à l’attention. À la patience. À la responsabilité. Certaines silhouettes semblaient s’être échappées des songes graphiques d’Erté : telle cette nuisette de satin blanc, taillée en biais, effleurée par un manteau de velours ivoire brodé, dont la traîne aérienne se muait en une coiffe fastueuse de plumes d’autruche constellées de strass. D’autres convoquaient l’imaginaire des Ziegfeld Follies ou l’ombre envoûtante de Mata Hari, entre théâtre, vertige et splendeur.

Coup gagnant, sans conteste, pour Alessandro Michele : celui que j’appelais autrefois « le diable habille en Nada » devient aujourd’hui celui qui « habille les Nana d’Émile Zola » pour Valentino. Il fallait une audace tranquille, presque souveraine, pour s’écarter ainsi des routes trop fréquentées de la Fashion Week et oser une collection qui ne cherche ni l’assentiment immédiat ni l’ivresse du bruit. Sous sa direction, la Maison ne se contente pas de produire des vêtements : elle élabore une vision, elle institue un monde. Jamais l’héritage n’y pèse comme un fardeau, jamais l’innovation ne s’y présente comme une rupture vaine. Tout y procède d’un même souffle, où la mémoire dialogue avec l’invention, où la couture retrouve sa vocation première : émouvoir l’esprit autant que l’œil.

Et je l’avoue sans détour : j’en suis tout étonné. Étonné comme on l’est devant un paysage que l’on croyait connaître et qui, soudain, se révèle sous une lumière nouvelle. Cette collection, si différente, si résolument créative, semble née d’un refus silencieux de la facilité et d’un amour profond pour le temps long. Elle ne flatte pas, elle convainc. Elle ne séduit pas par éclats, elle s’impose par persistance. Dans un siècle pressé, elle ose la durée. Dans un monde saturé d’images, elle réclame le regard. Et c’est peut-être là sa victoire la plus rare : rappeler que la beauté véritable ne se consomme pas, elle se contemple.

FM