LE SAVIEZ-VOUS ?
Avant d’être une obsession de collectionneurs, une devise de luxe ou un objet d’enchères, la sneaker est née d’un verbe : To sneak, se glisser. Avancer sans bruit. Échapper au regard. Tout est déjà là. À la fin du XIXe siècle, les chaussures font du vacarme. Le cuir claque, le talon martèle, la démarche annonce l’homme avant même qu’il n’entre dans la pièce. Puis, arrive une révolution silencieuse : la semelle en caoutchouc. Grâce à elle, on peut marcher sans être entendu. Les Anglais parlent de sneakers, ceux qui peuvent “sneak”, se faufiler. Le mot colle à la chaussure comme la gomme au sol.
D’abord utilitaire, presque modeste, la sneaker est l’enfant du sport : Tennis, croquet, athlétisme. En 1917, Converse lance l’All Star, bientôt adoptée par Chuck Taylor, et la sneaker commence à comprendre qu’elle peut raconter autre chose que la performance. Elle devient identité.
Le XXe siècle l’attrape par la cheville et l’emmène courir partout. Dans les années 1950, James Dean la porte comme un refus poli de l’ordre établi. Dans les années 1970, les rues de New York s’en emparent. La sneaker danse avec le hip-hop, court avec le basket, rappe avec les ghettos, signe des alliances avec les cultures marginales. Elle devient langage.
Puis, vient le moment où elle cesse de demander la permission. Michael Jordan transforme une chaussure en mythe. Nike comprend que la sneaker peut être désir, récit, projection. Adidas l’inscrit dans la rue, Puma dans la vitesse, Reebok dans l’aérobic. Chaque marque écrit sa phrase, chaque semelle laisse une ponctuation.
Le luxe, longtemps méfiant, finit par ouvrir la porte. Au début, il observe. Puis il invite. Puis il collabore. Aujourd’hui, la sneaker défile, se numérote, se revend. Elle épouse le cuir italien, flirte avec la haute couture, s’expose sous vitrine. Mais, elle conserve quelque chose de sa naissance clandestine. Même la plus chère des sneakers garde en elle l’idée du déplacement furtif.
Car une sneaker n’est jamais totalement immobile. Elle promet toujours un départ. Elle est la chaussure de ceux qui bougent, qui bifurquent, qui traversent les frontières sociales, culturelles ou stylistiques. Elle appartient autant à la rue qu’au podium, autant à l’adolescent qu’au milliardaire. Marcher en sneaker, c’est accepter de ne pas faire de bruit tout en laissant une trace. Une empreinte souple, mais indélébile.
FM
